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Can Fam Physician
Vol. 55, No. 9, September 2009, pp.e29 - e34
Copyright © 2009 by The College of Family Physicians of Canada
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Le Programme d’enseignement décentralisé et la rétention des médecins omnipraticiens dans la région du Bas-Saint-Laurent au Québec

Ray Bustinza, MD
Agent de planification, de programmation et de recherche à l’Institut national de santé publique du Québec

Suzanne Gagnon, MD MA FCMF CCMF
Profes-seure agrégée au département de médecine familiale à l’Université Laval

Guillaume Burigusa, MD
Professionnel de recherche au département de médecine social et préventive à l’Université Laval

Correspondance Dr S. Gagnon, Direction de santé publique de Québec, 2400 d’Estimauville, Beauport, QC G1E 7G9; téléphone 418 666-7000, poste 286; télécopieur 418 666-2776; courielsuzanne.gagnon{at}ssss.gouv.qc.ca

Le problème de la pénurie des médecins dans certaines régions, ainsi que ses répercussions sur le recrutement et la rétention de l’effectif médical, sont de plus en plus reconnus. Aux États-Unis et au Canada, plusieurs études ont tenté de comprendre ce problème et de rechercher des solutions. Certains auteurs ont orienté leurs efforts vers la décision d’installation initiale et ont identifié des facteurs ayant une influence sur le recrutement dont le lieu d’origine du médecin, son sexe, le lieu d’origine de son conjoint, le lieu d’études médicales pré-et post-graduées, le domaine de spécialisation et les incitatifs financiers16.

D’autres études se sont penchées sur le problème de la rétention, c’est-à-dire, si les médecins restent ou quittent leur lieu d’installation initiale. Ces études ont démontré que l’échec de la rétention des médecins dans les régions mal desservies est souvent la principale cause de pénurie des médecins dans ces régions7. Les principales variables de la rétention sont le lieu de l’enfance, le lieu d’études pré-médicales et les stages en milieu rural811. Par ailleurs, certains facteurs semblent avoir un effet néfaste sur la rétention: des facteurs d’ordre professionnel comme le manque de support12, l’isolement professionnel, la surcharge de travail13,14, ainsi que les conflits avec les collègues15. Les autres facteurs sont d’ordre familial: les opportunités de carrières pour les conjoints et la scolarisation des enfants1618. Enfin, selon Cutchin19, le succès de la rétention dépend du niveau d’intégration du médecin. Cette intégration est définie en fonction du médecin en tant qu’individu, de la communauté médicale locale et de la communauté locale au sens large.

À la lumière des résultats de ces études, diverses stratégies de recrutement et de maintien des médecins dans les régions ont été développées aussi bien dans les facultés de médecine qu’au niveau des différents paliers gouvernementaux: sélection prioritaire des candidats originaires des régions rurales au moment de l’admission en médecine20, incitatifs financiers (bourses d’études, frais d’installation, frais de formation continue), et formation clinique en milieu rural. Le but de cette formation était non seulement de susciter l’intérêt des étudiants envers cette pratique21, mais aussi de mieux les préparer aux particularités de ce type de pratique15,22.

Au Québec, il existe des incitatifs financiers notamment sous forme de bourses d’études et de primes d’installation23. De plus, depuis 1985, le ministère de la Santé et Services sociaux a développé un programme de décentralisation de l’enseignement en régions, avec des stages cliniques d’une durée de 1 à 2 mois. En 1990, le programme a été étendu à la résidence en médecine familiale, avec possibilité de 2 mois de stage. Un budget spécifique a été alloué à ce programme. Depuis l’instauration de ce programme il y a 15 ans, aucune recherche n’a été entreprise pour évaluer son impact réel sur le recrutement et la rétention des médecins en régions éloignées ou isolées au Québec.

Le Bas-Saint-Laurent est une région où la déperdition des effectifs médicaux représente l’écueil le plus important pour la stabilité du corps médical. Cette région, à plus de 300 km de Québec, présente à la fois, par sa situation géographique, les caractéristiques d’une région intermédiaire et éloignée. Cette étude s’intéresse à la dynamique des effectifs médicaux et aux facteurs susceptibles d’expliquer la rétention des médecins omnipraticiens dans le Bas-Saint-Laurent au Québec.

Les objectifs de l’étude étaient d’évaluer l’impact sur la rétention des médecins omnipraticiens du programme d’enseignement décentralisé et l’impact d’autres facteurs dont les mesures incitatives financières, l’origine du médecin et les facteurs familiaux et professionnels.

MÉTHODOLOGIE

La population à l’étude est composée de l’ensemble des médecins omnipraticiens pratiquant de 1985 à août 2003 dans le Bas-Saint-Laurent. Nos données sont tirées de la banque du suivi des effectifs médicaux de la Régie régionale de la santé et des services sociaux du Bas-Saint-Laurent, ainsi que des questionnaires complétés par les médecins dans le cadre de cette étude. Les questionnaires ont été envoyés par la poste aux adresses figurant dans l’édition 2002–2003 de l’annuaire médical du Collège des médecins du Québec et dans la banque de suivi du Bas-Saint-Laurent. La collecte de données a été réalisée entre le 11 juin et le 30 septembre 2003. Nous basant sur des variables identifiées dans la littérature et suite à des réunions de travail à la Régie régionale de la santé et des services sociaux du Bas-Saint-Laurent et à l’Université Laval, nous avons préparé un questionnaire préliminaire. Ce questionnaire fût validé auprès de 9 médecins d’une autre région éloignée. Ensuite, nous avons produit une version finale qui comptait 33 questions et qui pouvait être facilement complété en 5 minutes.

Pour estimer et expliquer le temps de rétention en fonction du programme d’enseignement décentralisé et d’autres variables, nous avons fait appel à l’analyse multivariée, en utilisant le modèle des taux proportionnels de Cox de l’analyse de survie. Le modèle de Cox est un modèle multiplicatif, semi-paramétrique assez robuste où le lien entre les variables indépendantes et le temps de rétention peut être ou bien indépendant du temps ou fonction du temps. Finalement, les coefficients du modèle de Cox s’interprètent comme un rapport de risques. Étant donné que le modèle de Cox peut comprendre plusieurs variables explicatives, nous avons considéré les variables dichotomiques explicatives suivantes: les bourses de la Régie de l’assurance-maladie du Québec (RAMQ), les bourses de formation spécialisée, les primes d’installation et les stages en région. Les covariables suivantes ont été introduites dans le modèle: âge, sexe, origine du médecin, existence d’un(e) conjoint(e), origine du (de la) conjoint(e), occupation du (de la) conjoint(e), présence d’enfants, existence de dette à la fin de la formation médicale, premier lieu de pratique, université de formation médicale, université de formation de résidence, stage en région lors de l’externat, stage en région pendant la résidence (les durées n’étaient pas précisées), les municipalités régionales de comté (MRC), le facteur familial et le facteur professionnel. Les facteurs familiaux et professionnels sont le résultat de l’analyse combinée des questions ouvertes sur les facteurs qui peuvent motiver le maintien dans la région, qui pourraient inciter à prolonger le séjour ou qui peuvent motiver le départ et des questions fermées sur l’appréciation des facteurs influençant la pratique dans la région. Le mot «censuré» identifie les médecins travaillant toujours dans le Bas-Saint-Laurent et qui pour cette raison ne peuvent pas montrer l’activité étudiée: quitter la région ou prendre la retraite.

Pour estimer et expliquer le temps de rétention des médecins (temps de survie) après leur installation dans le Bas-Saint-Laurent à partir de 1985 en fonction des mesures incitatives et d’autres variables, nous avons fait appel à l’analyse de survie. Nous nous sommes intéressés à la probabilité cumulative du temps de rétention, c’est-à-dire, à la probabilité de continuer à pratiquer dans le Bas-Saint-Laurent au-delà d’une durée déterminée depuis l’installation du médecin. L’avantage de cette analyse réside dans le fait qu’elle peut être réalisée avec une série de données dites «incomplètes», où le temps de rétention n‘est pas connu pour tous les participants (les médecins qui sont encore installés dans le Bas-Saint-Laurent au moment de la finalisation de l’observation). La présence de multicolinéarité a été testée. La puissance statistique est la probabilité qu’aura l’étude de mettre en évidence l’effet d’une variable, autrement dit, le nombre de sujets qu’il faudra recruter pour atteindre une puissance suffisante. Cependant, pour calculer la puissance statistique, il faut avoir des données préalables pertinentes qui informent numériquement sur la recherche planifiée, et ces données n’existaient pas dans notre cas. Ainsi, nous n’avons pas essayé de calculer la puissance de notre étude. En plus, notre étude était de type exploratoire et elle ne visait pas à démontrer l’effet d’une variable sinon d’explorer l’effet de plusieurs variables.

RÉSULTATS

Nous avons envoyé le questionnaire par la poste à tous les médecins omnipraticiens et spécialistes pratiquant dans le Bas-Saint-Laurent de 1985 à 2003 (N = 644). Un total de 215 médecins omnipraticiens ont répondu. Le taux de réponse des médecins omnipraticiens n’a pas été calculé (la proportion des médecins omnipraticiens ou spécialistes des 644 médecins participants étant impossible à retracer). De ce nombre, 56% (121) étaient des hommes et la grande majorité des répondants, soit 62% (134), ont reçu leur formation médicale à l’Université Laval (tableau 1). Du total des omnipraticiens répondants, 27% s’étaient prévalus des bourses de la RAMQ.


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Tableau 1 Université de formation médicale des médecins répondants

 
En utilisant l’analyse descriptive de la fonction de survie pour tous les médecins répondants et non-répondants, nous constatons que le risque de quitter la région se réduit significativement après 10 ans de pratique. Au plan de l’analyse multivariée, le lien avec les stages offerts en milieux ruraux particulièrement en région éloignée, montre que la probabilité ajustée de demeurer dans le Bas-Saint-Laurent, selon l’exposition aux stages d’externat de médecine familiale ou aux stages de résidence en région, présente une tendance positive avec des rapports de 1,66 et 2,12 respectivement, même s’ils ne sont pas jugés significatifs (P = 0,21 et P = 0,15) (tableau 2). Les stages ont été traités comme des variables dichotomiques (oui ou non) et pour cette raison la longueur des stages n’a pas été analysée.


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Tableau 2 Analyse de survie avec les variables «stage d’externat en médecine familiale» et «stage de résidence en médecine familiale» en régions rurales

 
Ce qui est hautement significatif, c’est la probabilité de rester dans la région, qui grimpe jusqu’à 4,5 fois plus (P < 0,01) pour un médecin originaire du Bas-Saint-Laurent (tableau 3).


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Tableau 3 Analyse de survie avec la variable «origine du médecin»

 
L’analyse des autres régions d’origine n’était pas possible à cause de la petite taille de l’échantillon pour les autres régions.

Le lien avec les mesures incitatives financières montre que la probabilité ajustée de demeurer dans le Bas-Saint-Laurent n’est pas significativement différente selon qu’ils aient ou non reçu les primes d’installation ou la bourse de la RAMQ, alors que la tendance est même négative avec un rapport de 0,52 (P = 0,11) pour cette dernière mesure (tableau 4).


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Tableau 4 Analyse de survie des variables «primes d’installation» et «bourses RAMQ»

 
DISCUSSION

La rétention des médecins n’a pas fait l’objet d’autant de travaux que leur installation dans les régions éloignées voire isolées. Les limites de ces recherches concernent l’interaction des différentes variables qui sont liées les unes aux autres, de telle sorte qu’il est toujours difficile de départager l’importance relative des mesures incitatives financières d’autres variables telles que les stratégies de formation décentralisée, l’origine des candidatures en médecine provenant de ces mêmes milieux et les autres facteurs familiaux ou professionnels qui interviendraient sur le terrain. Cette étude visait à faire le point sur l’ensemble des facteurs qui conditionnent la durée du choix de pratiquer en région, en les contrôlant pour isoler le poids relatif des facteurs choisis comme des déterminants potentiels.

L’emphase mise sur diverses mesures incitatives financières gouvernementales (primes et bourses) privilégie davantage l’installation de nouveaux médecins, car la récurrence présente un coût exorbitant et que, de ce fait, on ne s’interroge pas vraiment sur une alternative favorisant davantage les enjeux de rétention.

CONCLUSION

Les facteurs les plus prometteurs pour retenir les médecins omnipraticiens en région touchent le recrutement en médecine de candidats originaires des régions rurales et la formation décentralisée. Bref, cette étude nous invite à une créativité dans la panoplie d’actions à entreprendre au cours des prochaines années, tout en reconnaissant que la mobilité des médecins ne devra jamais être considérée comme un problème en soi et en veillant à ce que des objectifs soient fixés à l’intérieur des 10 premières années de pratique. Ces résultats ne sont pas généralisables à l’ensemble du Québec compte tenu de la méthodologie. Une étude plus exhaustive serait intéressante. De plus, l’évaluation de l’impact de la durée des stages de formation en régions sur la rétention pourrait aider à préciser les programmes.


POINTS DE REPÈRE DU RÉDACTEUR

  • La principale cause de la pénurie de médecins dans les régions éloignées est l’incapacité de les retenir. Dans la région du Bas-Saint-Laurent, la déperdition des effectifs médicaux représente l’écueil le plus important pour la stabilité du corps médical.
  • Cette étude s’intéresse à la dynamique des effectifs médicaux et aux facteurs susceptibles d’expliquer la rétention des médecins omnipraticiens dans cette région.
  • Les facteurs les plus prometteurs pour retenir les médecins omnipraticiens en région touchent le recrutement en médecine de candidats originaires des régions rurales et la formation décentralisée.

 


EDITOR’S KEY POINTS

  • The main cause of the shortage of rural physicians is an inability to retain them in rural areas. In the Bas-Saint-Laurent region of Quebec, the greatest obstacle to a stable medical corps is the exodus of medical professionals.
  • This study looks at the dynamics of medical staffing and the factors that might explain how general practitioners could be retained in this region.
  • The most promising avenues for retaining rural family physicians have to do with recruiting candidates from rural areas and exposing medical students to rural practice.

 

Footnotes

Remerciements

Les auteurs remercient les docteurs Jacques Girard, Paul-Marie Bernard et Rénald Bergeron de leur collaboration à la réalisation de ce projet de recherche. Les auteurs tiennent à remercier aussi le Ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec d’avoir autorisé l’utilisation d’un budget pour mener cette étude, de concert avec l’Université Laval et la Régie régionale de la santé et des services sociaux du Bas-Saint-Laurent.

Intérêts concurrents

Aucun déclaré.

Cet article a fait l’objet d’une revision par des pairs.

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