La médecine familiale fait face à d’incessantes pénuries de médecins, mais à un nombre grandissant d’étudiants. Il est impératif que nous saisissions cette occasion d’expansion rapide pour assurer que la formation des résidents en médecine familiale leur procure les outils nécessaires pour améliorer la qualité des soins aux patients dans les collectivités.
Le 4 mai 2008, 15 des 17 directeurs de départements et programmes universitaires de médecine familiale au Canada se sont réunis pour discuter de l’avenir de la médecine familiale. Les directeurs ont reconnu et confirmé qu’avec l’expansion de la résidence en médecine familiale, la formation se déroulera à la fois dans des grands centres urbains et, de plus en plus, dans des centres plus petits et ruraux. Permettant une variabilité contextuelle, les observations suivantes s’appliquent autant aux centres de formation urbains que ruraux ou régionaux.
Dr Richard Boulé, de l’Université de Sherbrooke, a dirigé les discussions en se servant de la technique de groupe nominal (TGN)1–9. Les séances selon la TGN comportent les étapes suivantes: réponses à une question, par écrit et en silence; consignation à la ronde des idées; discussion pour obtenir des précisions; et établissement de l’ordre de priorité des idées exprimées3.
Même si la TGN manque de flexibilité, cette technique hautement structurée favorise une participation égale de tous les participants et minimise les discussions superflues3,7. Elle utilise efficacement le temps disponible et se conclut par un bref résumé par écrit des réponses produites7. Dans le contexte de la médecine factuelle, l’atteinte d’un consensus peut combler les lacunes dans la recherche8. Par conséquent, il est essentiel pour valider le résumé concis qu’il fasse l’objet d’un examen et d’une évaluation par des professionnels et des pairs9.
On a demandé aux directeurs d’écrire chacun de 15 à 20 idées sur la façon dont ils imaginent la médecine familiale ou ses caractéristiques en l’an 2018. Ils se sont ensuite divisés en 3 groupes pour établir l’ordre de priorité dans les plus importantes caractéristiques sous 3 grands thèmes. Des caractéristiques présentées ensuite en plénière se sont dégagés 43 énoncés à propos de la médecine familiale.
Les directeurs ont évalué chaque énoncé selon une échelle de 0 à 4: les énoncés qui décrivaient probablement le mieux la discipline de la médecine familiale en 2018 recevaient 4 points, tandis que ceux qui décrivaient probablement le moins bien la médecine familiale future en recevaient 0. On a ensuite fait circuler un résumé de l’exercice qui a fait l’objet de discussions lors de rencontres subséquentes des directeurs. On y a apporté des changements par courriel, par l’ajout ou la modification d’éléments. Le texte final se lit comme suit.
Le système de soins primaires
Divers intervenants auront réglé le problème de la fragmentation actuelle du système de soins primaires. Les soins primaires d’aujourd’hui comprennent des pratiques en solo ou en petit groupe, qui travaillent selon divers modes d’exercice, dans l’isolement, ayant peu de liens avec d’autres secteurs de la santé ou décideurs en matière de services de santé. Les soins primaires seront mieux organisés et auront une infrastructure de soutien administratif financée par les fonds publics, semblable à celle dans d’autres pays, comme le Royaume-Uni, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. La Colombie-Britannique a déjà créé un système de divisions inspiré du modèle australien.
Implications sur le plan universitaire. Toutes les pratiques universitaires de médecine familiale fonctionneront au sein de réseaux de pratiques en soins primaires financés par le secteur public. Ces réseaux faciliteront l’intégration des services de santé avec les autres disciplines et favoriseront des soins complets en collaboration intraprofessionnelle et interprofessionnelle. Ils entretiendront des liens formels avec les centres universitaires dans les domaines de l’éducation médicale et de la recherche en soins primaires.
Les soins complets
Les médecins de famille offriront des soins plus complets que maintenant. Parce qu’il n’est plus possible pour les médecins à titre individuel d’offrir tous les services, un menu complet de services sera offert par des médecins travaillant en groupes. Les patients présenteront des pathologies plus complexes. Les visites à domicile feront partie de la prestation des soins complets.
Implications sur le plan universitaire. Pour répondre aux besoins de patients de plus en plus complexes, il faut élaborer des méthodes cliniques qui reconnaissent et prévoient la réalité de la morbidité confluente10, et mettre en œuvre des méthodes pédagogiques pour les faire connaître. Il faut former les futurs médecins de famille dans des milieux cliniques interprofessionnels, aux côtés d’autres professionnels de la santé. Certaines composantes de la formation médicale universitaire, tant au niveau prédoctoral que postdoctoral, devraient aussi être de nature interprofessionnelle.
Les soins partagés
Il y aura un plus grand nombre de modèles de prestation de soins partagés. Le médecin de famille travaillera comme membre d’une équipe interprofessionnelle. Les médecins de famille dirigeront souvent ces équipes, seront plus familiers avec la vision globale des soins requis et assumeront la responsabilité ultime des soins fournis par l’équipe, selon les besoins du patient.
Implications sur le plan universitaire. La formation des futurs médecins doit porter sur la dynamique, le leadership et la participation au sein d’une équipe. Les unités d’enseignement en médecine familiale doivent servir de modèles de travail en équipe dans la prestation des soins de santé, et dans l’éducation des résidents et des étudiants.
Les relations médecin-patient
La relation médecin-patient changera en raison de la structure en équipe de la prestation des soins. À bien des égards, elle deviendra plus complexe et donnera lieu à une possible confusion quant aux frontières de la responsabilité et de l’imputabilité. Néanmoins, la continuité de cette relation demeurera d’une importance capitale et continuera d’être valorisée par les patients.
Implications sur le plan universitaire. Les stagiaires doivent participer aux soins partagés et être guidés dans leur apprentissage sur les manières de maintenir des relations médecin-patient significatives. Les soins centrés sur le patient avec un accent sur la continuité des relations resteront essentiels pour cette discipline.
L’imputabilité sociale
Les médecins de famille devront être très flexibles et s’adapter rapidement aux besoins des patients et du système. Il leur faudra valoriser à la fois l’imputabilité sociale et le dévouement envers les marginalisés et les mal desservis, respectant une tradition de la médecine familiale observée depuis ses tout débuts. Les médecins continueront de représenter les intérêts de la communauté et de défendre les besoins communautaires à divers niveaux de l’organisation sociétale.
Implications sur le plan universitaire. Tous les résidents en médecine familiale doivent participer à la prestation des soins aux populations marginalisées. Il faudrait fortement encourager la recherche dans ce domaine par les membres du corps professoral des départements de médecine familiale et récompenser davantage ceux qui s’impliquent dans les soins aux groupes marginalisés. Les résidents doivent connaître l’organisation des ressources allouées aux communautés et les façons d’ influencer l’allocation de ces ressources.
Les études prédoctorales
Les médecins de famille accroîtront progressivement leur rôle dans la formation médicale prédoctorale et, d’ici 2018, ils pourraient être responsables de jusqu’à 50 % de la charge d’enseignement.
Implications sur le plan universitaire. Il faut enseigner aux résidents en médecine familiale et aux professeurs de médecine familiale communautaire comment enseigner, en particulier au niveau prédoctoral, parce qu’il faudra un bien plus grand nombre de médecins de famille enseignants à mesure que la contribution des médecins de famille à l’enseignement prédoctoral prendra de l’importance. Il faudra un changement culturel à l’appui du généralisme durant toutes les études médicales prédoctorales.
La durée de la formation postdoctorale
La durée de la résidence en médecine familiale est très courte en comparaison de celle de toutes les autres spécialités. Étant donné la multimorbidité croissante associée à une plus grande longévité des patients, il devient de plus en plus difficile de devenir un médecin de famille compétent en 2 ans seulement.
Implications sur le plan universitaire. De nouvelles pressions seront exercées sur les professeurs de médecine familiale et les concepteurs de programmes dans leurs efforts pour enseigner les soins complets et en faire la démonstration. Ces pressions entraîneront l’élaboration de programmes de résidence prolongés.
La formation dans des domaines d’intérêts spéciaux
Un plus grand nombre de médecins de famille s’impliqueront dans des domaines d’intérêts spéciaux, que ce soit durant leur résidence ou au moment de modifier leur carrière plus tard dans la pratique. Davantage de médecins de famille qui viennent d’obtenir leur diplôme choisiront de limiter immédiatement le champ de leur pratique. Dans certains domaines, où il y a des pénuries considérables de ressources humaines (p. ex. en obstétrique), cette tendance pourrait avoir des répercussions importantes sur l’effectif global de médecins de famille. Par ailleurs, il importe que les médecins de famille ayant des intérêts spéciaux continuent d’exercer en collaboration dans des milieux de médecine familiale où des soins complets peuvent être offerts, puisque la demande demeurera élevée pour des soins complets.
Implications sur le plan universitaire. Nous continuerons à former les résidents en médecine familiale pour la prestation de soins complets, tout en reconnaissant que certains diplômés choisiront de cibler leur pratique. Les programmes de formation postdoctorale doivent élaborer plus d’options pour permettre à ceux qui ont des intérêts spéciaux de recevoir la formation dont ils ont besoin, peut-être d’une manière intégrée verticalement. Il faudra concevoir et modéliser dese mécanismes pratiques pour exercer des pratiques ciblées et les fusionner avec des soins complets. Il faut aussi offrir aux médecins en pratique active des possibilités de développement professionnel dans des domaines d’intérêts particuliers.
Les effets de la technologie de l’information
L’alphabétisation technologique grandissante des patients influera sur le rôle du médecin de famille. Le médecin de famille agira de plus en plus en tant que courtier des connaissances, tant auprès des patients que de l’équipe de soins de santé. Les patients auront de nouvelles attentes envers leur médecin de famille en ce qui a trait aux modes de communication et d’interaction.
Implications sur le plan universitaire. Les programmes de formation doivent se servir de la technologie de l’information pour rehausser l’apprentissage et transmettre des renseignements entre médecins et patients. Il faut épouser et imiter le principe de l’adaptation sociale rapide aux technologies en évolution au sein des établissements de formation et de la discipline en général.
La rémunération
Si la rémunération à l’acte continuera d’être importante pour de nombreux médecins de famille, il y aura un grand nombre de modes mixtes, de modèles de rechange et de modèles fondés sur des mesures incitatives. Le financement des pratiques sera habituellement fonction de résultats mesurables au chapitre du rendement. La pratique de la médecine familiale deviendra de plus en plus fondée sur des données scientifiques, et les résultats seront mesurés systématiquement.
Implications sur le plan universitaire. Les stagiaires doivent être exposés à la mesure des résultats dans les pratiques où ils reçoivent de la formation. Les facultés de médecine doivent participer à l’élaboration et à la mise en œuvre d’importants indicateurs de la qualité pertinents, comme l’accès et la continuité des soins, et éviter l’utilisation exclusive de mesures simplistes comme les marqueurs biochimiques.
La recherche
La recherche en médecine familiale est essentielle pour assurer la santé future des Canadiens, tant sur le plan de la population que de la personne. Une recherche avisée permettra au système de soins primaires de demeurer réceptif aux besoins de la population en matière de santé, imputable envers les contribuables et adaptable aux environnements changeants. Il y aura beaucoup plus de recherche en médecine familiale, à mesure que les organismes de financement reconnaissent l’importance de la prévalence et de la situation des maladies dans les milieux de soins primaires. Un plus grand nombre de médecins de famille poursuivront des carrières scientifiques qui leur permettront de faire de la recherche, tout en continuant à exercer la médecine familiale. L’utilisation systématique des dossiers médicaux électroniques automatisera les vérifications et la transposition du savoir. Le recours généralisé à la pharmacogénomique, les milieux de soins de remplacement (comme l’hôpital à domicile rendu possible par les tests au point de service) et les soins interprofessionnels comportant un chevauchement des responsabilités compteront parmi les sujets de recherche importants. Dans certains départements de médecine familiale, la recherche sera un intérêt spécial, au même titre que l’obstétrique, les soins palliatifs et la médecine d’urgence aujourd’hui.
Implications sur le plan universitaire. Tous les départements universitaires élaboreront des programmes de recherche qui permettront aux résidents de faire l’expérience de la recherche en pratique familiale et d’en apprendre les éléments de base. Beaucoup plus de facultés offriront des programmes de troisième année de bourse clinique insistant spécialement sur la recherche. Pour les scientifiques de carrière, un plus grand nombre de facultés auront des programmes de maîtrise et de doctorat. Toutes les facultés disposeront de réseaux de recherche et toutes les pratiques d’enseignement, y compris celles de précepteurs, joueront un rôle plus ou moins grand dans cette activité. La collaboration entre facultés sera un processus normal dans la recherche.
Les habiletés en leadership et en érudition
Il sera essentiel que les futurs dirigeants de la médecine familiale aient acquis des habiletés en leadership et en érudition. Des médecins de famille présideront des réunions et des comités, et influenceront les politiques dans le domaine des soins de santé. Certains dirigeront des initiatives à l’échelle locale, provinciale et nationale. À l’heure actuelle, les cours en leadership offerts au niveau prédoctoral ou postdoctoral de la formation médicale sont rares ou inexistants.
Implications sur le plan universitaire. Aux niveaux prédoctoral et postdoctoral, les départements de médecine familiale mettront en œuvre des programmes pédagogiques conçus pour développer les compétences en leadership chez les diplômés des résidences en médecine familiale.
Conclusion
Les départements de médecine familiale au Canada sont résolus à travailler ensemble pour préconiser les changements au système qui s’imposent pour faire en sorte que les diplômés de nos programmes de médecine familiale puissent répondre aux futurs besoins des Canadiens en matière de soins de santé.
Footnotes
-
This article is also in English on page 313.
-
Intérêts concurrents
Aucun déclaré
-
Les opinions exprimées dans les commentaires sont celles des auteurs. Leur publication ne signifie pas qu’elles sont sanctionnées par le Collège des médecins de famille du Canada.
- Copyright© the College of Family Physicians of Canada