
Il m’arrive de temps à autre de rester bloqué quand je rédige un éditorial. Parfois, c’est qu’il n’y a pas de thème ou de fil conducteur évident dans le contenu de la revue, quoique notre équipe s’efforce diligemment d’identifier un dans chaque numéro. Le plus souvent, c’est simplement que je reste coincé à la surface des choses.
Dans ce numéro du Médecin de famille canadien, je souhaite attirer l’attention sur 2 articles, notamment le commentaire du Dr Kendall Noel sur ce qu’il appelle « les surprises après l’examen »1 et l’inspirant discours liminaire de la Dre Marie-Dominique Beaulieu au Forum en médecine familiale à Montréal (Québec), en novembre 2023, sur ce qui fait des médecins de famille des éléments essentiels d’un « bon » système de santé2.
Après avoir passé presque une journée entière à réfléchir devant la page blanche, j’ai pensé à la réponse du journaliste sportif américain Red Smith dans une entrevue où on lui demandait si c’était une corvée d’écrire une rubrique quotidienne : « Non, pourquoi? Vous n’avez qu’à vous asseoir devant le clavier, à vous tailler les veines et à saigner3 ». Il m’est alors venu à l’esprit que ce qu’avaient les 2 auteurs en commun, c’était le désir d’aller bien au-delà de la surface des choses, une qualité qui, je l’espère, nous caractérise comme médecins de famille.
De nombreux enseignants en médecine familiale auront connu cette surprise après l’examen, ce choc que nous ressentons lorsque les résultats des examens de certification du Collège des médecins de famille du Canada sont connus et que nous apprenons qu’un résident chevronné a échoué. Durant mes 3 décennies d’enseignement, je l’ai vécu, et plus d’une fois. Mais dans notre vie trépidante, nous avons tendance à passer outre, à attribuer l’échec à une mauvaise journée qu’avait eue cette personne, à nous efforcer de l’aider à réussir le prochain examen et à rétablir l’estime de soi affaiblie.
Mais qu’a donc incité le Dr Noel à porter plus d’attention à cette situation? La volonté de comprendre mieux ce qui s’était passé? Dans ce cas, c’était le besoin de trouver un sens à une série d’observations démontrant que certains résidents très compétents et certains omnipraticiens admissibles à la pratique échouaient la portion orale de l’entrevue médicale simulée de l’examen. Encouragé et soutenu par des mentors comme les Drs Carlos Brailovsky, Paul Rainsberry et Judith Belle Brown, le questionnement du Dr Noel s’est soldé par une thèse de doctorat et des observations de recherche qui, je l’espère, éclaireront la façon dont nous évaluerons les médecins de famille à l’avenir.
En cette époque de crise et de turbulence en médecine familiale, alors que les effectifs de médecins de famille se font rares et que les politiciens et les décideurs cherchent à nous remplacer dans certains de nos rôles par d’autres professionnels de la santé comme des pharmaciens et des infirmières praticiennes, nous sommes nombreux à nous demander : qu’y a-t-il d’unique dans le travail des médecins de famille qui nous rend indispensables aux yeux de nos patients et du système? Qu’est-ce qui a incité la Dre Beaulieu à réfléchir en profondeur à ses expériences à titre de médecin de famille, de chercheuse et d’érudite, et à condenser ses réflexions en une magnifique conférence liminaire? Je crois que dans son cas, comme dans celui du Dr Noel, c’était l’aspiration à découvrir l’essence unique de ce qui rend les médecins de famille essentiels à des systèmes de soins primaires hautement performants.
Lorsque j’ai entendu pour la première fois le discours de la Dre Beaulieu, en novembre dernier, devant une salle comble au Forum, il régnait une atmosphère d’exaltation et de reconnaissance que nous espérons partager avec les lecteurs en le publiant ici.
Beneath the Surface of Things est aussi le titre d’une collection d’essais brillants, publiée récemment par l’anthropologue Wade Davis4, que je viens de lire et dont le titre a inspiré mon éditorial. En ces temps difficiles, en tant que médecins de famille, enseignants et citoyens, il est plus important que jamais d’aller au fond des choses.
Footnotes
Les opinions exprimées dans les éditoriaux sont celles des auteurs. Leur publication ne signifie pas qu’elles soient sanctionnées par le Collège des médecins de famille du Canada.
This article is also in English on page 526.
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