Notre système de santé est confronté à une crise des ressources humaines : 1 Canadien sur 6 n’a pas accès à un médecin de famille, et plus de la moitié des Canadiens déclarent ne pas pouvoir consulter leur fournisseur de soins le jour même ou le lendemain1,2. Cette situation met la population canadienne à risque, car les soins primaires sont un élément fondamental d’un système de santé viable3. La situation se complique d’autant plus en raison des changements contextuels et de l’évolution des besoins de la population, notamment l’émergence de maladies infectieuses, la complexité croissante des comorbidités chroniques et les répercussions de plus en plus marquées des « maladies du désespoir4 ».
Au Canada, le système de soins de santé n’est pas conçu pour relever tous ces défis. En soins primaires, le problème est particulièrement préoccupant; les patients peinent à accéder aux services dans un système mal coordonné, où la couverture d’assurance pour de nombreux services de santé mentale est inégale5.
Bien que des réformes à l’échelle du système soient nécessaires — des équipes de soins intégrés, de nouveaux modèles de rémunération, l’amélioration de l’accès aux professionnels paramédicaux, entre autres —, on ne peut améliorer ce qu’on ne mesure pas6. Des données cliniques rigoureuses du monde réel sont essentielles pour cerner les besoins, justifier les investissements et évaluer les nouveaux modèles de soins. Cet article met en lumière la mesure dans laquelle les données du Réseau canadien de surveillance sentinelle en soins primaires (RCSSSP) fournissent de l’information exploitable sur la demande pour des services de santé mentale en soins primaires et peuvent soutenir des innovations visant à améliorer l’accès et les résultats.
Nous explorons, au moyen des données du RCSSSP, comment les soins primaires répondent aux besoins en matière de santé mentale.
Consultations en soins primaires pour des services de santé mentale
Les médecins de famille sont le premier point de contact pour les patients atteints d’un trouble de santé mentale7. Selon une étude réalisée en 2021 par Stephenson et coll. à partir des données des dossiers médicaux électroniques (DME) de l’Ontario, le motif le plus fréquent des visites était l’anxiété (de 6,5 % avant la pandémie à 9,2 % au début de la pandémie de COVID-19)8. Les personnes aux prises avec un trouble de santé mentale — qu’elles vivent une détresse émotionnelle ou qu’elles aient reçu un diagnostic de maladie mentale grave — ont souvent du mal à faire identifier et traiter ces problèmes dans le cadre des soins primaires5. Ces difficultés sont particulièrement courantes chez les enfants, les jeunes et les personnes âgées qui ont besoin de soins de santé mentale9.
Or, des soins primaires de qualité permettent aux patients de bénéficier de soins attentionnés tout au long de leur vie et, dans la mesure du possible, de faire diagnostiquer et traiter leurs problèmes de santé mentale avant qu’ils ne produisent des conséquences graves10. L’Organisation mondiale de la Santé a indiqué qu’une collaboration accrue avec les services spécialisés dans le cadre des soins primaires est le meilleur moyen de répondre à la demande croissante de services de santé mentale11.
La hausse des besoins en santé mentale est également confirmée par de l’information récemment publiée par le RCSSSP, un registre national de données des DME en soins primaires, qui a évalué la proportion des consultations en soins primaires consacrées à la santé mentale12. Les résultats d’une analyse de séries chronologiques interrompues fondée sur les données du RCSSSP montrent que la proportion des visites en soins primaires pour des raisons de santé mentale a augmenté de façon statistiquement significative, passant de 12,7 % avant la pandémie de COVID-19 à 14,1 % après le début de celle-ci (pente de +0,0004/mois, P <0,0001) (Figure 1). Cette analyse n’incluait pas les visites codifiées pour des problèmes de santé physique, même si une partie du temps avait été consacrée à la gestion de problèmes psychosociaux. Selon les estimations d’une étude précédente, jusqu’à 70 % de toutes les visites en soins primaires portent sur une forme ou une autre de préoccupation d’ordre psychosocial13.
Série chronologique interrompue : Taux de consultation en santé mentale par groupe d’âge.
Les données du RCSSSP révèlent que les jeunes adultes affichaient la proportion la plus élevée des visites liées à la santé mentale. Chez les patients de 15 à 24 ans et ceux de 25 à 44 ans, plus de 20 % et plus de 25 % des visites, respectivement, étaient liées à des préoccupations de santé mentale. Pour le groupe des 15 à 24 ans, ce taux a continué d’augmenter après la pandémie (pente de +0,00101/mois, P <0,0001). Ces données font ressortir le besoin urgent d’investir dans les ressources et de renforcer les capacités en soins primaires afin de maintenir l’accès universel.
Accroître le soutien communautaire
Parmi les solutions les plus efficaces et rentables pour répondre aux besoins des Canadiens en matière de santé mentale se trouvent l’élargissement de l’accès aux services communautaires de soutien, tels que les thérapies offertes par des professionnels paramédicaux dans le cadre des soins primaires et la garantie d’un accès à une assurance14. À l’heure actuelle, le degré d’intégration varie à travers le pays. En Ontario, les équipes de santé familiale et les centres de santé communautaire comptent souvent des professionnels de la santé mentale. Dans bien d’autres autorités compétentes, cependant, surtout en milieu rural et là où les services sont rémunérés à l’acte, ce type de soutien est limité, laissant les médecins gérer seuls des cas complexes.
Compte tenu de la pénurie de fournisseurs, nous devons investir dans l’établissement d’équipes de soins primaires. Moins de la moitié des médecins de famille sont satisfaits des soins de santé mentale qu’ils dispensent15, et seulement 23 % se sentent prêts à prendre en charge des cas graves16. Pour répondre aux besoins de la population, nous devons soutenir la prestation de soins par des équipes interprofessionnelles formées (p. ex. travailleurs sociaux, psychologues, conseillers, psychiatres). L’accès demeure inégal en raison d’un financement fragmenté, d’une couverture d’assurance limitée pour la psychothérapie et d’une intégration qui varie selon les réformes provinciales.
Dans un système limité en ressources, l’orientation des politiques nécessite l’évaluation de la rentabilité et des répercussions des modèles de prestation. Les sources de données nationales comme le RCSSSP offrent une occasion unique pour ce type d’évaluation, en ce qu’elles aident à cerner les innovations qui favorisent un meilleur accès et ajoutent de la valeur.
Les interventions précoces en santé mentale améliorent considérablement les résultats14. Les données du RCSSSP montrent que le quart des jeunes et des jeunes adultes consultent pour des problèmes de santé mentale. Ces patients reçoivent-ils des soins adéquats? Bien que cette question soit complexe, les données du RCSSSP peuvent aider à y voir clair. Le recours aux médicaments psychotropes fait partie des éléments fondamentaux des soins, et il a augmenté dans l’ensemble des groupes d’âge depuis la pandémie de COVID-19 (Figure 2).
Série chronologique interrompue : Taux de prescription des médicaments psychotropes par groupe d’âge.
Malgré les avantages éprouvés des médicaments psychotropes, les approches rentables comprennent la psychothérapie combinée à d’autres services de santé mentale14. Lorsqu’on intègre des travailleurs sociaux ou des psychologues aux équipes de soins primaires, on améliore les résultats tout en réduisant les visites au service d’urgence. D’ailleurs, certaines études laissent entendre que cette approche est rentable à long terme17-20. Ces approches collaboratives permettent d’améliorer l’accès en temps opportun, la satisfaction et la continuité des soins pour les patients. Pourtant, une minorité seulement de Canadiens reçoit des soins en santé mentale dans le cadre des soins primaires, ce qui met en relief l’écart persistant entre les politiques et la pratique. Il est impératif de promouvoir les améliorations qui intègrent des modèles de soins interdisciplinaires. Les retombées de ces innovations peuvent être observées et mesurées au moyen des données du RCSSSP et d’autres données similaires.
Bien que le présent commentaire mette l’accent sur les structures existantes, les Canadiens sans fournisseur habituel — les personnes non inscrites auprès d’un médecin de famille — font face aux plus grands obstacles. Les modèles de soins fondés sur le travail d’équipe qui intègrent des services de santé mentale peuvent améliorer l’efficacité et la portée des services, tout en libérant des capacités au sein du système et en réduisant les temps d’attente. Le RCSSSP peut également appuyer l’évaluation de stratégies visant l’amélioration de l’accès, comme les carrefours communautaires, le triage centralisé et les services de soutien virtuels. Il est bien placé pour déterminer quels modèles améliorent l’accès et l’équité.
Conclusion
Le Canada doit tirer parti des données cliniques afin de trouver des solutions dans le secteur des soins primaires. Les besoins en matière de santé mentale s’intensifient, et ce sont les soins primaires qui assument une grande partie du fardeau. Avec les données du RCSSSP, on peut voir où les ressources sont utilisées et comment il serait possible d’en améliorer la disponibilité12.
Cette information ne suffit toutefois pas : il est urgent d’agir. La santé mentale est une part significative des préoccupations soulevées par les jeunes et les jeunes adultes à leur médecin; de nombreuses régions manquent néanmoins d’un soutien en équipe. Une meilleure intégration de la santé mentale en soins primaires est primordiale.
Nous devons exploiter les données disponibles pour explorer les défis et évaluer les solutions. Le RCSSSP peut servir à éclairer le perfectionnement professionnel, à cerner les affections communes et à mettre en évidence les domaines où une formation accrue ou un soutien interprofessionnel est nécessaire. Les données de grande qualité sont essentielles à la planification et à la prestation des soins6. Selon plusieurs rapports récents, la mise en place d’équipes de soins primaires solides pourrait contribuer à répondre aux besoins croissants3,21,22. Les données sont claires : une grande partie des ressources en soins primaires est consacrée à la santé mentale. Pour favoriser l’innovation, il faut mesurer ce qui fonctionne, pour qui et dans quelles circonstances.
En définitive, ce sont les sources de données telles que le RCSSSP qui doivent orienter les réformes. En harmonisant les connaissances avec les politiques, nous pouvons mettre en place un système de soins primaires plus efficace, équitable et réactif, capable de répondre aux besoins des Canadiens en matière de santé mentale.
Footnotes
Intérêts concurrents
Aucun déclaré
Les opinions exprimées dans cet article sont celles des auteurs. Leur publication ne signifie pas qu’elles sont sanctionnées par le Collège des médecins de famille du Canada.
Cet article a fait l’objet d’une révision par des pairs.
The English version of this article is available at https://www.cfp.ca on the table of contents for the November/December 2025 issue on page 689.
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