Le Dr Ian McWhinney, un jeune praticien généraliste de Stratford-Upon-Avon, en Angleterre, est arrivé au Canada avec sa famille en 1968 pour diriger la Division de la pratique familiale du Département de la médecine communautaire à la Faculté de médecine de l’Université Western Ontario, à London. En 1972, la division est devenue le Département de la médecine familiale, et McWhinney devenait le premier professeur de médecine familiale au Canada et le troisième dans le monde. Dès 1979, les 16 facultés de médecine au Canada avaient toutes un département de médecine familiale1.
McWhinney est souvent désigné comme le père de la médecine familiale au Canada, et son impact s’est répercuté partout dans le monde. À partir de 1966 et durant les 2 décennies qui ont suivi, McWhinney a publié 5 documents clés qui ont établi le fondement voulu pour définir la nouvelle discipline de la pratique familiale et établir les étapes requises pour faire de la médecine familiale une médecine universitaire2-6. Il croyait qu’en raison de la nature unique de leur relation avec leurs patients dans les milieux communautaires, les praticiens généralistes et les médecins de famille possédaient les connaissances de la maladie et de la guérison chez l’humain qui ont été éclipsées par les progrès techniques remarquables de la médecine hospitalière et spécialisée.
McWhinney a rédigé ses ouvrages à un moment de désillusionnement généralisé entourant la médecine en raison de ses coûts élevés, des iniquités pour y avoir accès et du mécontentement des patients. C’était une époque de déclin rapide dans le nombre de médecins de famille en pratique alors que l’ère de la médecine spécialisée dominait les facultés de médecine, soit des problèmes avec lesquels nous sommes encore aux prises au Canada aujourd’hui. McWhinney a compris que faire de la médecine familiale une médecine universitaire était nécessaire, non seulement pour sauver la discipline, mais aussi pour restaurer en médecine, sur un plan général, des valeurs qui avaient été perdues. Pour devenir une discipline universitaire, il fallait que la médecine familiale réponde à 4 critères : 1) un domaine d’action unique, 2) un corpus défini de connaissances, 3) une sphère de recherche active et 4) une formation intellectuellement rigoureuse7. Avec cet itinéraire en tête, McWhinney s’est appliqué à répondre à chacun de ces critères.
Pourtant, la création d’une nouvelle discipline universitaire était insuffisante. McWhinney a observé que la médecine était une pratique appliquée, et que les praticiens ne se distinguaient pas par des corpus de connaissances et de théories, mais plutôt par ce qu’ils faisaient. Les actions dans toutes les disciplines appliquées sont régies par des valeurs, des attitudes et des méthodes, autrement dit, par des principes. McWhinney a alors proposé 9 principes pour la médecine familiale, qui représentaient une vision distincte du monde, un système de valeurs et une approche à l’endroit des problèmes qui se distinguent manifestement de ceux d’autres disciplines7.
Impact international
À commencer par An introduction to family medicine7, en 1981, l’œuvre de McWhinney en est venue à être connue comme son manuel de la médecine familiale (Textbook of Family Medicine), qui a été publié en 4 éditions et traduit en portugais, en japonais et en turc. Ses écrits ont joué un rôle dans l’établissement de la médecine familiale au Brésil, au Japon, en Turquie, au Nigeria et en Argentine, de même qu’en Éthiopie, en Guyane, en Indonésie et, plus récemment, au Bénin et à Madagascar8. McWhinney a écrit plus de 150 articles de revues, 4 manuels et 9 chapitres de livres. Ses réalisations ont été reconnues par de nombreux prix, des invitations à titre de conférencier et 2 diplômes honorifiques. Il a reçu la distinction d’officier de l’Ordre du Canada en 2000 et, en 2006, il est entré dans le Temple de la renommée médicale canadienne.
Pourquoi cette série de réflexions?
Des préoccupations généralisées ont été exprimées au sujet du déclin du nombre de médecins de famille au Canada9 ainsi que des dangers de la fragmentation des soins, alors que de plus en plus de médecins de famille ciblent leur pratique ailleurs que sur les soins complets qui caractérisent la nature unique de notre travail10. D’autres professionnels de la santé, comme les infirmières praticiennes et les pharmaciens, s’impliquent dans des tâches qui relevaient auparavant du domaine de la pratique familiale11. Les soins en équipe, conçus pour composer avec la complexité grandissante des soins, menacent de distancer les médecins de famille de leurs patients. De nouvelles technologies s’approprient une place en pratique familiale avant même que soient précisés clairement les problèmes qu’elles sont censées régler et sans preuve de leur efficacité12.
L’épidémiologie de la pratique change et prend la forme d’une multimorbidité de maladies chroniques et de santé mentale, même au moment de l’émergence de nouveaux agents infectieux, comme le virus de la COVID-1913,14. Les modalités de pratique évoluent, devenant plus axées sur les cliniques, alors qu’en même temps, les diplômés en médecine familiale adoptent des pratiques ciblées, par exemple comme hospitalistes ou médecins en services d’urgence15. La rapidité des changements sociaux et professionnels rend difficile la distinction entre le signal et le bruit. Dans de telles circonstances, il peut se produire une discordance entre une profession et les personnes qu’elle sert, entraînant un désenchantement, une anomie et un épuisement professionnel16.
Dans un tel contexte, la médecine familiale a été décrite comme une profession dont l’identité est en transition17. Tout comme les balises de chenal nécessaires pour ramener les bateaux à bon port doivent être remises en place après une grosse tempête, nous croyons que le moment est crucial pour réfléchir aux principes – aux balises de chenal – qui définissent la nature de la pratique familiale. Ces principes sont ce qui rend notre travail percutant dans le système de santé et, peut-être avant tout, dans la vie de nos patients18.
À la suite d’un processus itératif en collaboration, les auteurs du présent article ont invité 9 médecins de famille à collaborer au Médecin de famille canadien en fournissant une réflexion sur chacun des 9 principes de McWhinney au cours de l’année qui vient. Cette démarche a pour but d’expliquer comment les principes pourraient être pris en compte et appliqués dans le contexte actuel du déclin de l’intérêt pour la médecine familiale chez les étudiants en médecine au niveau prédoctoral, de la diminution de l’intégralité et de la continuité des soins chez les médecins de famille en exercice, et de la pénurie importante de médecins de famille au Canada. Ce faisant, nous espérons contribuer à une conversation continue et à une revitalisation de la médecine familiale au Canada.
Les collaborateurs à cette série de réflexions sont des chefs de file et des penseurs canadiens en médecine familiale, comme la Dre Marie-Dominique Beaulieu et la Dre Jane Philpott. Pour refléter la portée mondiale des travaux de McWhinney, des collègues internationaux participants s’ajoutent, comme la Dre Iona Heath du Royaume-Uni, la Dre Anna Stavdal de la Norvège, le Dr Thiago Trinidade du Brésil et la Dre Sœur Monique Bourget du Bénin. Chacun des collaborateurs a été choisi pour avoir participé à des travaux portant sur le principe au sujet duquel ils écriront.
Dernières réflexions
En 1996, McWhinney a prononcé la conférence William Pickles lors de l’assemblée du printemps du Royal College of General Practitioners à Aberdeen (Écosse). Le texte de la conférence a plus tard été publié dans le British Journal of General Practice, s’intitulant « The importance of being different19 ». Ses notes d’allocution pour la conférence contiennent un passage qui ne se retrouve pas dans l’article publié, mais qui semble aussi pertinent aujourd’hui qu’il l’était au moment où il a été écrit :
Ce sont des moments pénibles et difficiles pour les services de santé, surtout pour la médecine, et nos pensées se concentrent naturellement sur ces turbulences immédiates. Mais je ne vais pas en parler. J’espère que vous ne serez pas déçus. Éventuellement, ces troubles vont s’envoler, mais la maladie et la souffrance seront toujours là, tout comme la nécessité d’avoir des guérisseurs et des guérisons. Si nous pouvons demeurer fidèles à nous-mêmes tout au long des temps actuels, je crois que nous verrons que la pratique générale assumera le leadership de la médecine dans sa lutte pour répondre aux besoins de l’humanité au siècle prochain20.
Footnotes
Intérêts concurrents
Aucun déclaré
Les opinions exprimées dans cet article sont celles des auteurs. Leur publication ne signifie pas qu’elles sont sanctionnées par le Collège des médecins de famille du Canada.
The English version of this article is available at https://www.cfp.ca on the table of contents for the January 2026 issue on page 20.
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