Les médecins de famille et autres dispensateurs de soins primaires, de même que les cliniciens en soins primaires (c.-à-d. les infirmières praticiennes, les infirmières autorisées et les infirmières auxiliaires autorisées) ont joué un rôle essentiel dans la réponse à la pandémie de COVID-19. Pour maintenir l’accès aux services de soins primaires, ils ont rapidement adapté leur pratique en fonction de l’évolution des connaissances sur le risque d’infection, des besoins et des attentes des patients et du système, et de la disponibilité des ressources. Cet accomplissement est remarquable étant donné qu’avant la pandémie, la documentation de planification provinciale et territoriale, fédérale et internationale en matière de pandémies offrait relativement peu de directives pratiques pour les soins primaires1. De plus, peu de dispensateurs de soins avaient une expérience directe des urgences de santé publique, comme les éclosions communautaires ou les pandémies.
Tout au long de la pandémie, d’octobre 2020 à janvier 2023, nous avons mené 144 entrevues (68 auprès de médecins de famille et 76 auprès d’infirmières en soins primaires en Colombie-Britannique, en Ontario, en Nouvelle-Écosse et à Terre-Neuve-et-Labrador) et recueilli plus de 1000 documents sur les politiques visant à soutenir les médecins de famille et les dispensateurs de soins primaires en contexte de pandémie1. À partir de l’analyse de ces données, nous avons dégagé 5 enseignements clés pouvant renforcer la préparation aux pandémies au sein des équipes de soins primaires. Ces enseignements sont tirés des articles individuels publiés dans le cadre de notre programme de recherche2-15.
Préparer et communiquer les mesures de soutien avant la prochaine pandémie
Bien que les détails liés à l’épidémiologie, à la présentation clinique et à la prise en charge des maladies infectieuses puissent ne pas être connus à l’avance, il est possible de prévoir l’information nécessaire pour adapter les milieux et les services de soins primaires2,3. Cette information comprend l’orientation et les attentes concernant les rôles et responsabilités des médecins de famille et autres dispensateurs de soins primaires2-4; les mesures de prévention et de contrôle des infections, ainsi que l’accessibilité à l’équipement approprié5; la sécurité clinique, le respect de la vie privée, et le triage pour les soins virtuels6; la priorisation des visites pour soins préventifs et la création de capacités supplémentaires pour rattraper les retards afférents (p. ex. cliniques de soir)7; la prise en charge des patients qui n’ont pas accès à des consultations avec un spécialiste ou à des analyses de laboratoire courantes8,9; ainsi que la prestation de soins dans des milieux résidentiels collectifs10.
De plus, les médecins de famille et les autres dispensateurs de soins primaires pourraient avoir besoin d’une formation complémentaire en leadership11, en prestation de soins virtuels6, ainsi qu’en matière de lutte contre la réticence et la désinformation vaccinales12. Ils pourraient également bénéficier d’une formation structurée, adaptée à leur rôle et axée sur la réponse aux pandémies, ainsi que de formations « juste à temps » portant sur la sécurité physique et psychologique, en particulier lorsqu’ils sont réaffectés à de nouveaux milieux de soins13. De même, les changements réglementaires — y compris les normes d’exercice (p. ex. pour les soins virtuels et la prescription) et le financement (p. ex. codes de tarif, remboursement de la mise en œuvre des mesures de prévention et de contrôle des infections, subventions de stabilisation du revenu) — doivent être planifiés et communiqués à l’avance afin que les cabinets puissent mieux prévoir les changements dans l’accès aux soins et la prestation des soins, et ainsi prévenir les perturbations telles que la fermeture de cliniques, des réductions de l’effectif ou des interruptions de services, lesquelles menacent la continuité des soins pendant et après une pandémie2-4.
En début de pandémie, les médecins et les autres dispensateurs de soins primaires font face à des niveaux élevés de risque et d’incertitude
Lorsqu’ils tombent malades, les patients se tournent principalement vers leur médecin de famille ou un autre dispensateur de soins primaires, ce qui expose les cabinets de soins primaires à un risque élevé lors d’éclosions communautaires5. Étant donné que ces dispensateurs travaillent régulièrement dans plusieurs milieux de soins et auprès de patients médicalement vulnérables, ils doivent réduire au minimum le risque de transmission à d’autres patients, aux membres de la communauté, au personnel et aux résidents, ainsi qu’à eux-mêmes et à leurs familles10,13,14. Ils sont ainsi appelés à concilier la continuité des soins aux patients et la réduction du risque d’infection. Par conséquent, des plans visant à mettre en œuvre et à déployer rapidement des ressources et des mesures de soutien (p. ex. équipement de protection individuelle, centres de dépistage mobiles) sont nécessaires dès qu’un avis de santé publique est émis ou qu’une éclosion communautaire est détectée, de façon à atténuer le risque d’exposition3,5. De plus, la mise en place de centres d’examen et de dépistage, et de cliniques pour les infections grippales, gérés par le gouvernement, permettrait de détourner les patients à haut risque des cabinets de soins primaires5. Lors de la réaffectation de dispensateurs de soins à des milieux à haut risque (p. ex. établissements collectifs de soins en hébergement, refuges, services d’urgence, unités de soins intensifs), le leadership à l’échelle communautaire doit faciliter et coordonner ce redéploiement de façon à réduire les risques potentiels10.
Préserver la capacité des soins primaires afin d’assurer la continuité des soins primaires courants
Les soins primaires sont le pilier d’un système de santé performant, particulièrement en cas de pandémie ou d’une autre urgence sanitaire2. Compte tenu de l’étendue de leur champ d’exercices, on attend des médecins de famille qu’ils assument des responsabilités nouvelles et additionnelles durant une pandémie, en plus d’être appelés à fournir une capacité d’appoint dans divers milieux2,13. Contrairement à de nombreux autres travailleurs de la santé, les médecins de famille redéployés demeurent responsables de leurs propres patients. Au cours de la pandémie de COVID-19, ils ont souligné l’importance d’assurer la prise en charge de leurs patients — un défi d’autant plus complexe lorsque d’autres membres de leur équipe (comme les infirmières en soins primaires) étaient réaffectés, ce qui réduisait davantage la capacité du cabinet d’offrir des soins primaires courants10,13. Les plans de préparation aux pandémies doivent préserver (et protéger) la capacité des soins primaires en intégrant des stratégies visant à mobiliser, dans la mesure du possible, des travailleurs non issus des soins primaires pour assumer des rôles liés à la pandémie. Il peut s’agir d’élargir le champ d’exercices d’autres professionnels de la santé (p. ex. pharmaciens), de simplifier le processus d’autorisation d’exercice pour les professionnels récemment retraités ou ceux formés à l’étranger, mais non agréés, et de permettre à des professionnels non liés à la santé (p. ex. vétérinaires, travailleurs de la santé communautaire, bénévoles) d’exécuter des tâches précises comme l’administration de vaccins, la gestion des lignes d’information et la recherche des contacts13. De plus, les plans de préparation aux pandémies doivent faciliter l’attribution d’activités à risque moindre (c.-à-d. soins virtuels, lignes d’information dotées en personnel, etc.) aux médecins de famille et aux autres dispensateurs de soins primaires vivant avec une maladie chronique ou qui sont aidants naturels auprès d’un membre vulnérable de leur famille5,14. Par ailleurs, dans les communautés rurales, le nombre limité de dispensateurs de soins complique la réduction du risque de transmission croisée. Des mesures de soutien, notamment un leadership local et le recours à des médecins suppléants, sont nécessaires pour aider les dispensateurs en milieu rural à coordonner les effectifs entre plusieurs milieux de soins, y compris ceux à haut risque8,10,15.
La réponse à la pandémie se poursuit après que les risques d’infection et la pression sur les soins de courte durée se soient estompés
Pendant la reprise postpandémique2, les médecins de famille et les autres dispensateurs de soins primaires ont dû répondre à une demande accrue découlant des arriérés en soins préventifs et de routine; de l’incidence du report des consultations auprès de spécialistes, des interventions chirurgicales, des examens diagnostiques et d’autres soins non urgents; de la hausse des problèmes de santé mentale; des besoins en soins des patients ayant contracté la maladie, y compris l’administration de nouveaux traitements; ainsi que de la prise en charge des affections post-infectieuses, telles que la COVID longue7-9.
En outre, la réticence aux vaccins et la désinformation — dont les conséquences peuvent s’étendre à d’autres problèmes de santé — devraient être prises en charge en soins primaires, où les dispensateurs entretiennent des relations longitudinales et de confiance avec leurs patients12. Les plans de préparation aux pandémies doivent prévoir une capacité d’appoint en soins primaires afin de permettre un retour plus rapide à la charge de travail prépandémique13.
S’attaquer aux problèmes systémiques sous-jacents pour favoriser l’adaptabilité
Les réformes des soins primaires — notamment les modèles de soins interprofessionnels fondés sur le travail d’équipe; les cabinets de groupe (plutôt que la pratique en solo); les modèles prospectifs de rémunération des cabinets (c.-à-d. autres que la rémunération à l’acte); ainsi qu’une adoption accrue des dossiers médicaux électroniques — permettent aux milieux de soins primaires de mieux faire face aux charges de travail élevées, à l’épuisement professionnel, aux fluctuations du volume de patients et des coûts d’exploitation, ainsi que les absences temporaires de dispensateurs de soins en raison d’une maladie ou de la mise en isolement15. Des recherches ont montré que l’intégration des milieux de soins primaires aux organisations régionales, notamment par des affiliations universitaires ou hospitalières, renforce la communication et améliore la coordination entre les cabinets4,13,15. La mise en place d’un système de communication efficace entre les soins primaires et les autres secteurs de la santé devrait faciliter les mises à jour rapides et harmonisées, favoriser le respect des protocoles, réduire la confusion, permettre l’échange d’innovations et renforcer la collaboration entre les dispensateurs de soins. L’élargissement de ces réformes, de même que l’introduction de mesures de soutien supplémentaires — telles qu’un programme structuré de relève médicale et l’expansion des programmes d’invalidité — jettent les bases d’une réponse robuste aux pandémies8,10.
Conclusion
Les médecins de famille et les autres dispensateurs de soins primaires, les responsables de la santé publique et des systèmes de santé, ainsi que les ministères de la Santé doivent agir dès maintenant pour mettre en œuvre des plans fondés sur des données probantes afin de réduire au minimum les répercussions de futures urgences sanitaires sur le secteur des soins primaires. Les leçons tirées de la pandémie de COVID-19 peuvent orienter l’élaboration de politiques et de lignes directrices concrètes permettant de répondre efficacement aux crises à venir. Renforcer la préparation des soins primaires face aux pandémies, grâce à des mesures de soutien et à des cadres stratégiques fondés sur des données probantes, permettra de mieux outiller les dispensateurs de soins pour protéger et promouvoir la santé de la population, améliorer la performance des systèmes de santé et soutenir le bien-être de la main-d’œuvre en soins primaires.
Footnotes
Remerciements
Les auteurs remercient les Instituts de recherche en santé du Canada (subventions no 477227 et no VR4172756) ainsi que le Programme des chaires de recherche du Canada pour le financement ayant contribué à la rédaction du présent commentaire.
Intérêts concurrents
Aucun déclaré
Les opinions exprimées dans cet article sont celles des auteurs. Leur publication ne signifie pas qu’elles sont sanctionnées par le Collège des médecins de famille du Canada.
Cet article a fait l’objet d’une révision par des pairs.
The English version of this article is available at https://www.cfp.ca on the table of contents for the March 2026 issue on page 158.
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